Tribune de parents d’élèves et de membres de l’équipe éducative du lycée Montebello de Lille

« Ce que votre lycée appelle l’ordre, nous l’appelons une politique »

Des parents d’élèves et membres de l’équipe éducative du lycée Montebello, Lille.

Le lycée de nos enfants a été fermé deux jours et la direction veut maintenant une semaine de distanciel ! Une semaine de distanciel, ce n’est pas de la pédagogie, c’est de la mise à distance : on éloigne les élèves pour ne pas avoir à les entendre. Passer en distanciel alors que les conditions d’enseignement pendant les canicules ont été brutales, cela n’a pour objectif que de briser la grève, invisibiliser le mouvement et faire taire les lycéen·nes.

Nous avons reçu deux courriers de la direction qui parle de « casseurs », d’« éléments extérieurs », et loue le « grand professionnalisme » des forces de l’ordre alors même que des personnels, des familles et des élèves ont pu être témoins ou victimes d’interventions vécues tout autrement.

Nous y lisons la gestion policière d’un conflit social.

Nous y lisons moins une information neutre qu’un récit à charge — et, derrière ce récit, un profond mépris de classe. 

Ces courriers sont des actes politiques qui se veulent neutres…

Pourtant le courrier de la direction pose une question institutionnelle. Il se présente comme une communication de la cheffe d’établissement, tout en reproduisant longuement le communiqué d’un syndicat ou groupe de représentants de personnels de direction. Une ligne de corps y est ainsi présentée aux familles comme la parole de l’école. Or la parole institutionnelle de la proviseure et l’expression syndicale d’une responsable du SNPDEN-UNSA ne relèvent pas du même registre, quand bien même elle relaie une remontrance des représentants des chefs d’établissement. La neutralité du service public impose précisément de ne pas les confondre.

Il ne s’agit pas d’interdire à une responsable syndicale de s’exprimer. Il s’agit de demander que cette expression soit clairement identifiée comme telle et ne bénéficie pas, par la signature de la proviseure, de l’autorité attachée à la fonction de cheffe d’établissement. 

Ce que la direction appelle l’ordre n’est donc pas neutre. L’ordre scolaire n’est jamais seulement une question de portes ouvertes, de couloirs calmes et de cours maintenus. Il détermine qui peut parler, qui doit se taire, quelles colères sont reconnues comme légitimes et lesquelles sont immédiatement criminalisées.

Nous refusons un lycée qui apprend aux jeunes que la citoyenneté consiste à accepter les décisions prises sans elles et eux. Nous refusons une école qui répond à une crise sociale par des violences policières, des menaces de plaintes et des leçons de comportement. 

Nous refusons que la sécurité serve de paravent à la disqualification politique.

« Casseurs » et « éléments extérieurs » ne décrivent rien, ils trient. Ces mots séparent les « bons » élèves des autres, et la colère devient délinquance. Or on sait qui ces mots désignent d’ordinaire : les jeunes des quartiers populaires, souvent racisé·es, dont on parle comme d’une menace venue du dehors alors qu’ils sont nos enfants, nos voisin·es, les élèves de cette école. Ce n’est pas un hasard de vocabulaire, c’est un regard social. Ce n’est pas une crise de la jeunesse, c’est la facture de l’austérité scolaire.

Nous reprochons à la Direction d’avoir soutenu l’interpellation d’un·e élève accusé·e d’avoir chanté avec ses camarades des slogans critiquant l’institution policière ; l’interpellation a eu lieu lors d’un moment calme alors que les jeunes reprenaient leurs pancartes et s’apprêtaient à quitter les lieux. Retenu·e 24h en garde à vue dans des conditions de détention indécentes, cela a entraîné une grande souffrance pour l’élève, sa famille et ses proches. Cette délation est révélatrice de la scission des directions d’établissements avec leurs élèves ; cette détention est révélatrice des conditions des dizaines de jeunes issu·es des quartiers populaires, déféré·es avec l’objectif d’accélérer les procédures judiciaires et forcer les adolescent·es à reconnaître des infractions parfois non commises.

Ce qui menace l’École, c’est l’organisation du tri social et de l’échec scolaire par le ministère et le gouvernement, au profit des plus riches, en finançant notamment à dizaines de milliards l’enseignement privé.

Ces jeunes ont grandi avec l’austérité scolaire et des politiques éducatives néfastes qui se succèdent depuis trop longtemps : classes surchargées, enseignant·es non remplacé·es, postes supprimés, classes fermées, postes médico-sociaux non pourvus, locaux dégradés, orientation triée par algorithme. 

On leur présente la facture puis on s’étonne qu’ils refusent de la payer en silence.

Le droit de manifester ne vaut que s’il dérange. Une grève qui ne bloque rien est une pétition. 

Quant aux conseils de la vie lycéenne que vous convoquez et aux autres instances institutionnelles, ils ont leur utilité, mais ils ne sauraient devenir les seuls espaces où la parole des jeunes serait jugée légitime. On y parle souvent ; on y décide rarement. Une énième grande concertation ? Pourquoi pas un numéro vert ?

Vous appréciez leur parole quand elle peut être encadrée et contrôlée. 

Une cheffe d’établissement doit informer avec rigueur ; elle n’a pas à délivrer un certificat de bonne conduite aux forces intervenues devant son lycée. Une école qui se range sans réserve derrière la police devant ses propres élèves renonce à comprendre ce qui se joue et réduit une question politique à une question de maintien de l’ordre.

Nous refusons également la leçon de parentalité. Beaucoup d’entre nous soutiennent ce combat pour l’École publique, pour les enseignant·es, pour les moyens, pour un service public d’éducation digne, pour des conditions d’étude dignes, pour des services publics efficaces et pour les droits de toutes et tous.

Lorsque la direction invite les familles à « discuter de tout cela » avec leurs enfants, elle semble présumer que notre rôle serait de les ramener à la modération, à l’obéissance et au silence.

Nous ne voulons pas d’enfants qui se tiennent sages pendant qu’on dégrade méthodiquement leurs conditions d’existence. Nous voulons des élèves capables d’agir, de penser, de contester et de construire le bien commun.

Nous soutenons sans réserve leur lutte et exigeons : 

  • que l’État cesse de déchaîner sa violence contre la jeunesse ;
  • l’arrêt des sanctions et des plaintes visant les élèves mobilisé•es à Montebello, Baggio, Éluard et partout en France ; 
  • le refus du recours au distanciel qui impose des conditions d’enseignement et d’apprentissage dégradées et revendiquons le droit de se réunir, s’organiser et manifester pour les élèves ;
  • l’accès aux revendications des lycéennes et lycéens de Lille ;
  • des assemblées réunissant élèves, parents et personnels, avec pouvoir de décision ;
  • des moyens réels : postes, remplacements, rénovation du bâti scolaire ;
  • que la voix de l’établissement cesse de relayer celle d’un syndicat ou d’un groupe corporatiste auprès des familles ;
  • la fin du dualisme scolaire, avec nationalisation des établissements privés sans rachat ni indemnité, avec intégration de tous les personnels.

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